Nous quittons San Cristobal de las Casas pour aller voir les Lagunes de Montebello, réserve naturelle située à la limite de la frontière guatémaltèque. La paysage est beau, incontestablement, de nombreuses lagunes aux couleurs variées : bleu sombre, vert, rougeâtre, s'étendent dans la forêt tropicale. Mais c'est sans compter la vénalité engendrée par le tourisme. A quelque cinquante kilomètres avant la réserve, lors d'un ralentissement du à un contrôle de l'armée, un guide patenté et pas gêné non plus nous fait signe de nous arrêter sur le bas côté avec des gestes de militaire! Nous apprécions grandement sa subtilité et déclinons poliment son offre. Arrivés dans la réserve, c'est pire, des vieux, des gamins nous haranguent sans cesse pour nous servir de guide. A la fin de la route goudronnée, nous avons même droit à une invite en règle d'un Etasunien, sans doute, qui, poussé par le guide à cheval nous incite, en anglais parce que nous lui disons être français ça va de soi!, à laisser notre voiture et à l'accompagner lui et ses amis à cheval. Ben oui, plus on est nombreux moins c'est cher! Nous continuons stoïques par la piste avant de nous rendre compte que rien n'étant indiqué, que les chemins étant étroits et impropres aux demi-tours, il nous est difficile de nous aventurer seuls dans la jungle et que tout est fait pour payer des guides.

En soi, cela peut être une bonne idée de profiter du savoir d'un guide. Mais nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir dindons d'une farce qui ne nous revient pas. Les guides sont trop arrogants et trop nombreux pour être honnêtes et nous nous rappelons cette bonne stratégie du Gouvernement Mexicain qui a créé ces réserves pour contrer les propensions autonomistes des Zapatistes. Or nous nous trouvons en plein jungle Lacandonienne, celle qui constitue le maquis de l'EZLN. La vénalité liée au mépris des touristes et la dépendance économique totale à cette forme de revenu est certainement le rempart le plus sûr contre toute forme d'auto détermination…

Nous décidons donc de prendre le chemin du Guatemala.
Noche bajo la luna
A la nuit tombante nous trouvons un magnifique coin où nous poser comme en camping. Une sorte de petite clairière légèrement herbeuse nous offre l'hospitalité. Nous l'en remercions en faisant un barbecue de joie avec viande de porc, bonne saucisse (pas une longaniza, une vraie, à demi andouillette : un régal…) et patates sous la cendre. La pleine lune nous est clémente et nous braillons du Brel en savourant un vin argentin, tannique certes mais fruité et en tout cas d'une agréable douceur en comparaisons des boissons communément consommées au Mexique. La température de la nuit fut parfaite, de celles qui demandent juste cette petite laine de confort rustique et simple. Nous nous réveillons la panse pleine et le cœur joyeux et profitons même de la quiétude du lieu pour prendre une douche sommaire à la chaleur du soleil levant : un moment unique de communion avec la nature, apte à nous faire croire, s'il en est possible, que l'homme est encore un animal naturel…

Tous guillerets nous partons donc direction le Guatemala.
A l'approche de la frontière nous percevons des nuées d'oiseaux tournoyant au dessus de fumées. Tiens? Que se passe-t-il? Un incendie? Oui et non, juste une décharge, enfin 4 ou 5, qui se consument innocemment, côté mexicain certes, mais de telle manière à ce que la fumée, telle la part des dieux profitent au Guatémaltèques… courtoisie de voisinage s'il en est.

Je passe sur les péripéties frontalières, ni pires ni meilleurs qu'ailleurs. Puis munis de tampons officiels et allégés de taxes officieuses, nous entrons au Guatemala.

Physiquement et linguistiquement, ça ne change pas beaucoup du Mexique, même si les habits traditionnels changent de couleur, que les pneus qu'ils vendent au bord de la route ne s'appellent plus de la même façon et que les panneaux publicitaires semblent plus grands et plus neufs. Rien de bien fondamental. La route qui mène de la frontière à la ville de Huehuetenango défile paisiblement devant nos yeux, alignant les flancs de montagnes escarpées, qui sont autant de volcans, sur lesquels croit une végétation dense, colorée, puissante et certainement nouvelle à nos sens. A Huehuetenango, deux choix s'offrent à nous : prendre à droite direction le pacifique ou à gauche direction les montagnes Cuchumatanes, les plus hautes d'Amérique Centrale et qui culminent à 3500m.

Ne redoutant aucun sommet, nous n'hésitons guère et optons pour les hauteurs, paraboles naturelles de nos ambitions les plus avouées de superbe grandiloquente, de pertinence rayonnante et de fait de contemplation quelque peu en plongée de nos contemporains…

La route devient farouche, pentue, trouée et bosselée, mais notre van porte son fardeau en chauffant mais sans bronché, tel un mulet courroucé mais à la fière puissance. Nous atteignons le plateau, remontons vos vitres et enfilons nos pulls, une vaste pampa d'herbe jaune, vaguement bocagère, s'ouvre devant nous. La route zigzague et tangue au milieu de quelques collines. La nuit commence à tomber et il nous faut trouver un coin où parquer nos essieux. Une piste part sur la droite, nous la suivons et après quelques centaines de mètres nous passons devant un petit renfoncement tout à fait propice à nous recevoir.

Le paysage se peint de brume et devient surréaliste, Greg saisit le trépied ainsi que l'occasion de faire l'artiste pitre de la photo! Nous nous réfugions à l'intérieur du camion pour nous protéger du froid et avalons quelques provisions savamment emmagasinées lors de visites opportunes à de bruyants marchés suffisamment achalandés. Nous digérons, peut-être en nous aidant de subtiles lampées d'alcool local, devisons ardemment de je ne sais quelle question essentielle et urgente et parvenons au compris de ce que nous ne subirons de la nuit aucun désagrément de vrombissantes automobiles ni de lumineux lampadaires. Nous nous endormons donc sereins vers 19h30 ou 20h, non par ivresse, ni au prétexte d'un quelconque lever matinal, mais parce qu'il fait nuit à 18h, et puis bon y'a pas de honte!

Noche peligrosa

Nous nous abandonnons donc aux bras d'une plus belle que Morphée, d'autant plus que lui, bien que Grec et portant double "e", c'est quand même un mâle, et dont je ne vous préciserai pas ici ni les traits ni les formes, non par paresse ni par pudeur, mais parce que c'est nos rêves, merde quoi! quand vers 22h30 nous sommes réveillés par des coups sur la voiture! Nous ouvrons les yeux et voyons une trentaine d'hommes avec des lampes de poches entourant notre camion. Les phares d'un pick-up nous coupent toute fuite! Ils frappent la tôle, nous interpellent, regardent à travers les vitres! Deux ont des pistolets! Panique! "Ouvrez les portes" qu'ils crient! J'enfile un pantalon, tremblant, essayant de trouver une issue à ce qui me semble alors inéluctable : nous retrouver en calçons sans voiture, ni sous, ni ordi, ni rien… détroussés comme ces penauds voyageurs de diligence qui par le manque de diligence de leur cocher se retrouvent pillés, vidés, dévalisés. Que faire? Démarrer en trombe est impossible, rester enfermés semble plus suicidaire encore, quand cela ne peut que les énerver et ils sont armés. "Les mains en l'air" qu'ils intiment (ça on me l'avait jamais fait en vrai!) puis "Vos papiers" qu'ils demandent. J'ouvre donc, pas fier, la portière latérale. Les deux qui sont armés encadrent alors l'ouverture, je tends nos passeports et explique que nous ne sommes que deux pauvres touristes qui voulons juste dormir… Ils regardent ces papiers, la carte de la voiture. L'un explique au nombre que ce sont de vrais passeports français. C'est déjà ça! Ils m'expliquent alors qu'ils sont la patrouille du village voisin. Et nous dérangeons? Oui, car le coin n'est pas sûr! Ah bon, ben désolés nous on ne veut déranger personne, on va partir, retourner au village d'avant! Oui ça dérange parce qu'il y a des bandits sur le plateau! Bon ben on va y aller! Non, vous venez avec nous au village, on vous garera devant l'école, on vous protégera! Bon ben d'accord.

Paysage-d__agression.jpg

J'enjambe le siège conducteur, un peu plus rassuré mais pas rasséréné, m'installe au volant, démarre et dirige le camion vers le village, trois ou quarte jeunes s'accrochent à l'échelle du camion et en sautent à une intersection pour m'indiquer le chemin de l'école. Quelques minutes plus tard tout le monde arrive à l'école ainsi qu'un policier qui prend nos numéros de passeport puis, bonhomme, nous tend la main et nous souhaite une joyeuse nuit! Etourdis, nous voyons tout ce petit monde s'éloigner alors que nous regagnons nos pénates déjà refroidies.

Plusieurs réflexions s'imposent alors :
1. Nous sommes maintenant avisés qu'il nous faudra demander aux locaux avant de nous garer en rase campagne.
2. Je ne sais pas qui d'eux ou de nous a eu le plus peur. Il est certain que ces villageois n'ont jamais pensé qu'en l'occurrence la fourgonnette ainsi garée pouvait être celle de deux jeunes européens en vadrouille. Réciproquement, nous n'aurions jamais imaginé que de nous garer ainsi en pleine campagne, on pouvait représenter un danger potentiel pour la communauté voisine.
3. Il est clair que l'ignorance et la peur qu'elle engendre sont source de bien des maux.
4. Mais, quand même, c'est fou comme ceux qui nous veulent du bien peuvent parfois avoir une attitude qui laisse franchement penser l'inverse…